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AXE 1 : Parcours des malades mentaux en Afrique

En contexte africain, la santé, comme la maladie, reste encore un fait social et la façon le malade et sa famille proche ainsi que les membres de la collectivité perçoivent une maladie induit des logiques qui influencent la prise en charge de la maladie et les systèmes de recours utilisés. Toutes les autres maladies sont donc socialement modulées dans les sociétés africaines. Cette interférence entre conception et thérapeutique de la maladie est vivace en ce qui concerne les maladies non transmissibles et/ou chroniques telle que la maladie mentale. En effet, la conception africaine de la « folie » est basée sur les réalités socio-culturelles et s’inscrit donc dans ce que l’anthropologue Arthur Kleinman appelera « sickness » lorsqu’il s’investit dans les interprétations de la maladie. A. Sow soutiendra que le patrimoine culturel détermine la perception de la maladie mentale dans l’imaginaire des populations africaines (A. Sow, 2013). L’expérience de cette maladie « déborde [donc] la sphère médicale et joue un rôle dans tous les lieux de la vie sociale » (P. Adam, C. Herzlich, 2007 : 106). Ce débordement impose le questionnement du formatage social de la maladie qui permet d’accéder au système global d’interprétations, de croyances et de valeurs qui la structurent et structurent sa prise en charge. Les représentations de la maladie et les comportements des malades et de leurs entourages varient selon les cultures et les périodes. Cela fait, en matière de prise en charge de la maladie mentale, on note des tensions très fortes en Afrique entre le système moderne (bio médicale ou bioclinique) de soins et le système traditionnel de soins.

Pour la prise en charge des maladies mentales, la médecine moderne dispose de plusieurs moyens. Il s’agit essentiellement des moyens médicamenteux (psychotropes, antidépresseurs, anxiolytiques, hypnotiques, thymorégulateurs, etc.) ; des psychothérapies, des sociothérapies et des nouvelles thérapies (Dérivées des thérapies cognitivo-comportementales, Thérapies en Réalité Virtuelle, …) (G. Darcourt, 2008). Par contre, en Afrique en général, en raison des croyances et perceptions sur l’étiopathogénie des maladies mentales, la biomédecine (dite médecine moderne) ne constitue pas le seul recours, voire le principal. Les patients ont prioritairement recours à la médecine traditionnelle. Mais, même s’ils s’adressent au tradipraticien à un moment ou un autre de leurs carrières[1] (S. Siranyan, 1988 ; K. Ae-Ngibise, S. Cooper et al., 2010 ; J-G. Ouango et al., 1998 ; A. Yaogo, 2009 ; A.W. Mbwayo, D. M. Ndetei et al., 2013) ils s’inscrivent dans des trajectoires[2] thérapeutiques qui sont peu ou prou déterminés par certains leviers socio-culturels. Selon A. Sow ces leviers socio-culturels sur lesquels reposent généralement les stratégies de gestion de la maladie mentale sont la famille, la parenté et la communauté. Pour l’auteur, les mécanismes de solidarité s’articulent autour de ces leviers. Cependant, hormis ces leviers de gestion globale de la maladie, il est important de questionner le levier traitement de la maladie mentale. C’est d’ailleurs dans les espaces où prennent formes ce levier (traitement de la maladie) qu’on verra à l’œuvre les autres leviers et qu’on pourra objectivement évaluer leurs impacts sur la carrière des malades mentaux et leurs apports dans leur quête de guérison.

Il est aujourd’hui une évidence que les maladies mentales sont très peu étudiées, notamment sur les aspects liés à l’accessibilité aux espaces de soins, aux démarches diagnostiques, aux pratiques de soins et plantes utilisées (méthodes thérapeutiques utilisées) hors des espaces hospitaliers et psychiatriques et aux ressources mobilisées[3]. Par ailleurs, les ressources spirituelles qui sont une composante importante du parcours des soins et des dispositifs de prise en charge sont également peu documentées. Aussi, le vécu même de la maladie, les carrières des malades et ce qui les structurent sont-ils très peu documentés. En tentant de corriger un tant soit peu cette insuffisance, cet axe s’inscrit dans une perspective ethnopsychiatrique[4].

Comment la maladie mentale se conçoit-elle actuellement dans les sociétés ouest africaines ? Quelles sont les stratégies mises en place pour gérer la maladie mentale en milieu local africain ? Quels sont les espaces de soins qui existent pour soulager les malades mentaux et comment y accèdent-ils ? Les espaces de soins sont-ils suffisants et bien répartis ? Pourquoi malgré l’existence de cliniques biomédicales, le plus grand nombre de malades mentaux n’y vont pas ? Quels centres fréquentent-ils alors ? Quelles thérapeutiques proposent les centres alternatifs de soins (hors milieu hospitalier) et comment parviennent-ils à soigner, voire guérir le malade et à le réhabiliter ? Autrement dit, quelles trajectoires thérapeutiques suivent-ils et pour quels effets ? Quelles ressources spirituelles sont mobilisées dans le parcours et les dispositifs de soins et pourquoi ? Comment vivent-ils et comment vit-on (autour d’eux) la maladie ? Comment leurs vécus de la maladie et leurs carrières se structurent-ils ?

Cet axe fait un focus sur les trajectoires[5] hors cliniques et en milieu clinique sans rentrer dans les détails de la prise en charge. Il vise, comme on peut le constater, à questionner, dans une perspective sociohistorique, mais fondamentalement ethnopsychiatrique, les représentations de la maladie mentale, les étiologies, les nosologies, l’accessibilité aux centres de soins (dispositifs ou stratégies d’internement ou d’orientation vers les centres de prise en charge), les mécanismes de traitement et les vécus. Les chercheurs peuvent lier leurs analyses à la situation particulière créée par la COVID-19. Ils pourront ainsi questionner la délivrance des soins dans un contexte pandémique sans précédent. Par ailleurs, certains chercheurs, s’ils sont intéressés, peuvent orienter leurs papiers sur la thématique de l’écologie de la maladie mentale. Initialement comprise comme l’importance de la biocomplexité de l’environnement dans l’émergence et la disparition des maladies mentales transitoires (Hacking, 2002), ce concept s’élargi de plus en plus. Dans le cadre de ce colloque, il englobe non seulement les conditions biophysiques complexes et leurs effets sur la maladie, les environnements socioculturels des malades, mais aussi la cartographie des centres de prise en charge (combien par exemple), la cartographie des acteurs et les plateaux « techniques » existants. Les analyses peuvent se faire de façon diachronique afin de permettre d’appréhender les dynamiques dans ce domaine.


[1] Selon Michaël Voegtli (2004 : 145), l’analyse en termes de carrière (en sociologie du militantisme, des carrières professionnelles, de la carrière familiale, etc.) est fréquemment mobilisée pour rendre compte, dans le temps, de la succession des positions occupées par l’acteur social, de même que pour appréhender le travail de mise en cohérence des différentes étapes de sa vie réalisé par ce dernier. Basé sur l’analyse des professions réalisée par Everett C. Hughes, aménagé pour rendre compte des carrières déviantes, le concept de carrière recouvre selon M. Voegtli généralement deux dimensions. Dans sa dimension objective, la carrière renvoie à la succession des positions occupées par l’acteur au cours de sa vie. Dans sa dimension subjective, la carrière fait référence au processus de totalisation, de mise en cohérence par l’acteur de la succession des positions durant son cheminement social qui délimite l’espace des possibilités objectives et subjectives (champ du pensable) de passer d’une étape à l’autre. L’intérêt porté aux étapes de la carrière englobe également la prise en compte, dans l’analyse, des points de bifurcation, qui constituent autant de moments de redéfinition de l’identité sociale de l’acteur.

[2] A l’opposé de l’itinéraire thérapeutique qui renvoie à la documentation et à l’analyse de la chronologie des recours thérapeutiques en cas de maladie, l’analyse en termes de trajectoire thérapeutique permet de voir comment les recours et les pratiques thérapeutiques s’empilent au cours de la carrière de l’individu. Il s’agit aussi de voir comment les perceptions sur l’étiopathogénie de la maladie mentale, les leviers socio culturels et les vécus de la maladie structurent la carrière de l’individu.

[3] La notion de ressources est comprise ici dans le sens que lui donne Janine Pierret. Cet auteur (e) définit cette notion « dans une acception large pour rendre compte de l’ensemble des moyens mobilisés et mis en œuvre par les personnes pour vivre avec une maladie chronique comme le VIH. Elles sont d’ordre social et individuel, physique et psychique, et mêlent tout à la fois des aspects matériels, cognitifs, émotionnels et relationnels » (J. Pierret, 2006 : 42). En plus de ce qu’elle évoque, les ressources incluront ici les moyens financiers.

[4] L’ethnopsychiatrie est une pratique de la psychiatrie réservant une part égale à la dimension culturelle du désordre et de sa prise en charge, et à l’analyse des fonctionnements psychiques. L’usage a parfois réservé le terme d’ethnopsychanalyse à la théorie et à la méthodologie, et le terme d’ethnopsychiatrie aux observations tant ethnologiques que cliniques (T. Nathan, 1986a). Parfois, on utilise le terme d’ethnopsychothérapie (T. Nathan, 1988c) plus conforme à la réalité de cette pratique. Par souci de simplification dans ce colloque on emploiera systématiquement le terme d’ethnopsychiatrie] (M.-R., Moro, 1992 : 71-72).

[5] Conçues ici comme un empilement et non une chronologie des recours.

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